Malaises mortels au travail : enseignements de la base EPICEA, facteurs de risques et obligations de prévention
Les malaises survenus sur le lieu de travail représentent une part prépondérante et particulièrement préoccupante des Accidents du Travail à issue fatale. Selon les données de la Caisse Nationale de l'Assurance Maladie (CNAM), plus de la moitié des Accidents du Travail mortels enregistrés dans les entreprises du régime général de la Sécurité sociale sont qualifiés de malaises mortels.
Définis comme des décès survenus sur le lieu ou à l'occasion du travail sans cause externe évidente (telle qu'une chute, un choc, une électrocution ou une intoxication), ces événements imposent une analyse rigoureuse afin d'identifier leurs origines et de structurer des démarches de prévention efficaces.
Pour surmonter les limites des approches purement statistiques, l'Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS) a mené une exploitation qualitative des données issues de la base nationale EPICEA. Publiée par P. Hache, S. Peclet et C. Tissot dans la revue Références en santé au travail (n° 180, décembre 2024), l'étude de 143 cas de malaises mortels survenus entre 2012 et 2022 permet de mieux comprendre les facteurs professionnels et individuels impliqués, tout en définissant les mesures préventives indispensables pour les entreprises.
La base de données EPICEA et la méthodologie de l'étude
Fonctionnement et spécificités de la base EPICEA
Créée en 1988, la base de données EPICEA (Étude de prévention par l'informatisation des comptes rendus d'accidents) est un outil national et anonyme géré par l'INRS. Elle rassemble plus de 26 000 cas d'accidents du travail graves, mortels ou significatifs pour la prévention, survenus chez des salariés affiliés au régime général de la Sécurité sociale.
Les données sont recueillies par les ingénieurs-conseils et contrôleurs de sécurité des Caisses régionales (CARSAT, CRAMIF, CGSS) lors des enquêtes consécutives à un accident.
Chaque dossier comporte 81 variables codifiées ainsi qu'un récit détaillé et anonymisé des faits. La base n'a pas de vocation statistique stricte ni d'établissement des responsabilités juridiques, mais vise à analyser les enchaînements événementiels pour formuler des recommandations de prévention.
Caractéristiques de l'échantillon analysé
L'étude rétrospective et descriptive menée par l'INRS porte sur l'ensemble des dossiers enregistrés dans EPICEA entre le 1er janvier 2012 et le 31 décembre 2022 associant le mot-clé « malaise » et le degré de gravité « mortel », soit un total de 143 cas.
L'analyse s'est appuyée sur 25 variables clés, couvrant :
- Les caractéristiques de l'entreprise (secteur d'activité via les codes NAF/RISQUES, effectifs salariés)
- Le profil de la victime (âge, sexe, profession, ancienneté, type de contrat de travail, horaires)
- Les circonstances du drame (heure de survenance, activité exercée, isolement, récit de l'accident)
- Les mesures préventives préconisées par les contrôleurs de sécurité
Profil des victimes et caractéristiques des entreprises touchées
Profil démographique et professionnel des victimes
Les résultats extraits de la base EPICEA mettent en évidence une prédominance très marquée d'hommes parmi les victimes de malaises mortels, puisqu'ils représentent 93,7 % des cas (134 victimes). L'âge médian au moment du décès s'établit à 51 ans, les tranches d'âge les plus représentées étant les 50-59 ans (50,3 %) et les 40-49 ans (32,2 %).
Bien que plusieurs dizaines de professions soient recensées, certains secteurs d'activité et métiers apparaissent particulièrement vulnérables :
- Les conducteurs de poids lourds et de camions représentent à eux seuls 18,2 % des décès (26 cas)
- Les métiers qualifiés du bâtiment (gros œuvre) regroupent 5,6 % des cas
- Les électriciens du bâtiment comptent pour 2,8 % des situations
Sur le plan contractuel, 69,2 % des salariés décédés étaient titulaires d'un contrat à durée indéterminée (CDI), tandis que 12,6 % étaient des intérimaires. Il est également à noter que 16,1 % des victimes avaient été embauchées depuis moins de trois mois au moment de leur décès.
Typologie des structures employeuses
L'immense majorité des malaises mortels recensés survient au sein de petites et moyennes entreprises. Plus de 90 % des victimes appartenaient à des établissements de moins de 250 salariés :
- 24,5 % au sein de microentreprises (0 à 9 salariés).
- 67,1 % au sein de PME (10 à 249 salariés).
En termes de secteurs d'activité principaux, la section des services administratifs et de soutien arrive en tête (18,9 %, incluant majoritairement le travail temporaire), suivie de l'industrie manufacturière (16,8 %), de la construction (14,7 %) et du transport et entreposage (14,7 %).
Circonstances et déroulement des malaises sur le lieu de travail
Moment de survenance et isolement des salariés
Dans 81,8 % des situations analysées, la victime exerçait son activité professionnelle habituelle au moment de la survenance du malaise.
La majorité des décès survient pendant les heures de travail de jour, entre 7 heures et 19 heures, avec des pics marqués en fin de matinée (entre 9 h et 10 h) et en début d'après-midi.
Un élément déterminant ressort des récits d'accidents : le travailleur se trouvait seul dans plus de 3 cas sur 4 au moment où les premiers symptômes sont apparus.
Il s'agissait soit d'une activité réalisée de manière isolée par nature (60,1 %), soit d'un statut de travailleur isolé à proprement parler (17,5 %).
Évolution clinique et réactions de l'entourage professionnel
Les récits figurant dans EPICEA montrent que le délai entre l'apparition des premiers symptômes et le décès est extrêmement court, de l'ordre de quelques minutes à quelques dizaines de minutes.
Dans 83,2 % des cas (119 travailleurs), le décès a été constaté directement sur le lieu de travail, tandis que les 24 autres victimes sont décédées après leur transfert à l'hôpital.
L'analyse des récits met souvent en évidence des difficultés dans la chaîne d'alerte et de secours :
- Mise au repos inappropriée : lorsqu'un salarié signale un malaise, ses collègues ou sa hiérarchie lui conseillent fréquemment d'aller se reposer à l'écart ou dans son véhicule, le laissant sans surveillance.
- Méconnaissance des signes de gravité : l'arrêt respiratoire ou la perte de connaissance est parfois confondu avec un simple sommeil.
- Retard dans la prise en charge : absence d'appel immédiat des services de secours spécialisés, méconnaissance de la présence ou de l'utilisation d'un Défibrillateur Automatisé Externe (DAE), ou absence de Sauveteurs Secouristes du Travail (SST) sur le site au moment du drame.
Origines médicales : l'étiologie des morts subites de l'adulte
Sur le plan médical, les malaises mortels survenus au travail s'apparentent aux morts subites de l'adulte (ou morts subites cardiaques). Celles-ci sont définies comme un décès survenant dans l'heure suivant l'apparition des symptômes en présence de témoins, ou dans les 24 heures en l'absence de témoin.
En France, la population générale enregistre 40 000 à 50 000 morts subites d'origine cardiaque chaque année.
Les trois principales origines médicales de la mort subite sont :
- La maladie coronaire : l'ischémie myocardique aiguë ou infarctus du myocarde (IDM) constitue la première cause, représentant environ 80 % des cas.
- Les cardiomyopathies (dilatées, hypertrophiques, arythmogènes, valvulaires) : elles représentent 10 à 15 % des cas.
- Les troubles du rythme et de la conduction cardiaque (syndrome du QT long/court, syndrome de Brugada) : ils comptent pour 5 à 10 % des situations.
Compte tenu de l'âge médian des victimes (51 ans) et de la rapidité du décès en entreprise, le mécanisme médical le plus probable retenu pour la majorité des malaises enregistrés dans EPICEA est l'infarctus du myocarde.
Les facteurs de risques professionnels favorisant les atteintes cardiovasculaires
Si des facteurs individuels (tabagisme, hypertension, hypercholestérolémie, diabète, obésité) et environnementaux (pollution atmosphérique) jouent un rôle établi dans l'apparition de l'IDM, la littérature scientifique confirme que plusieurs contraintes et expositions professionnelles augmentent significativement le risque cardiovasculaire.
Risques psychosociaux (RPS) et organisation du travail
Les expositions aux risques psychosociaux sont directement associées au développement de pathologies coronariennes. Les méta-analyses montrent que le stress au travail (notamment le job strain combinant forte demande et faible latitude décisionnelle) ainsi qu'un faible contrôle sur son travail (low job control) augmentent le risque de mortalité par maladie coronarienne de manière significative.
Horaires atypiques, travail de nuit et horaires longs
Le travail posté, le travail de nuit et la réalisation d'heures excessives altèrent la santé cardiovasculaire :
- Le travail de nuit ou posté est associé à un surrisque de maladie coronarienne, d'hypertension artérielle et de perturbations métaboliques. Le risque d'infarctus du myocarde s'élève significativement à partir de 10 ans d'exposition au travail de nuit ou lorsque la fréquence dépasse 8 nuits par mois.
- La réalisation de journées de travail prolongées (au-delà de 40 heures hebdomadaires) favorise l'accroissement des maladies ischémiques et peut conduire, dans les cas extrêmes, au syndrome de surmenage mortel ou Karoshi.
Contraintes physiques, sédentarité et ambiances thermiques
L'activité physique professionnelle intense (port de charges lourdes, efforts physiques violents) peut déclencher une crise cardiaque chez un sujet prédisposé.
À l'inverse, la sédentarité et la posture assise prolongée au travail (plus de 8 heures par jour) sans activité compensatoire augmentent le risque de mortalité cardiovasculaire.
Par ailleurs, les ambiances thermiques extrêmes constituent des facteurs aggravants :
- Le froid entraîne une vasoconstriction périphérique et une élévation de la pression artérielle, favorisant l'angine de poitrine ou l'infarctus lors d'efforts physiques.
- Les vagues de chaleur et les fortes températures augmentent la mortalité cardiovasculaire globale par déshydratation et surcharge cardiaque.
Nuisances physiques, chimiques et poly-expositions
- Le bruit au travail : l'exposition chronique à un niveau sonore supérieur à 80 ou 85 dB(A) est associée à une hausse du risque d'hypertension artérielle et de cardiopathies ischémiques.
- Les risques chimiques : l'exposition chronique à certaines substances (arsenic, hydrocarbures aromatiques polycycliques - HAP, pesticides) ainsi qu'aux fumées de soudage, émissions de moteurs ou vapeurs métalliques augmente l'incidence des affections coronariennes.
- Les polyexpositions : l'action combinée du froid et du bruit aggrave la mortalité par infarctus du myocarde.
Mesures de prévention et préconisations des contrôleurs de sécurité
Dans 51 % des cas de malaises mortels enregistrés dans EPICEA, les contrôleurs de sécurité des Caisses régionales ont formalisé des préconisations de prévention à l'attention de l'entreprise. Ces recommandations s'articulent autour de quatre axes majeurs :
1. Amélioration de l'évaluation et de la prévention des risques
La première démarche consiste à évaluer l'ensemble des contraintes du poste de travail et à consigner les mesures de prévention dans le Document Unique d'Évaluation des Risques Professionnels (DUERP). L'employeur doit notamment porter une attention particulière à la gestion du travail isolé, à la prévention de la pénibilité physique, aux ambiances thermiques et à la régulation des horaires de travail.
2. Organisation efficace de la chaîne de secours
L'amélioration du dispositif d'urgence au sein de l'établissement comprend :
- La formation de Sauveteurs Secouristes du Travail (SST) en nombre suffisant et répartis sur l'ensemble des plages horaires.
- L'équipement en matériel de premier secours adapté, notamment l'installation et la signalisation de Défibrillateurs Automatisés Externes (DAE), accompagnées d'une sensibilisation des salariés à leur utilisation.
- La définition et la diffusion de consignes claires en cas de malaise, proscrivant l'isolement sans surveillance d'un salarié souffrant et imposant l'appel immédiat des secours.
3. Suivi individuel rigoureux de l'état de santé des salariés
L'employeur doit s'assurer que les obligations relatives au suivi médical géré par le Service de Prévention et de Santé au Travail (SPST) sont parfaitement respectées :
- Réalisation systématique de la Visite d'Information et de Prévention (VIP) ou de la visite d'embauche dans les délais réglementaires.
- Organisation de la visite de mi-carrière (définie à l'article L. 4624-2-2 du Code du travail). Destinée aux salariés atteignant la cinquantaine (en cohérence avec l'âge médian de 51 ans constaté lors des décès), cette visite permet d'évaluer l'adéquation entre le poste et la santé du travailleur, de faire le point sur l'exposition passée aux risques et de dépister le risque cardiovasculaire.
4. Accompagnement psychologique post-événement
La survenue d'un décès subit au travail génère un choc traumatique important pour la communauté de travail, en particulier pour les témoins directs ou les salariés ayant dispensé les premiers gestes de secours.
Les contrôleurs recommandent la mise en place d'une cellule de soutien psychologique en lien étroit avec le SPST.
Synthèse des points clés sur les malaises mortels au travail
- Poids statistique : Plus de 50 % des Accidents du Travail mortels sont des malaises sans cause externe identifiée.
- Profil type : Les victimes sont très majoritairement des hommes (93,7 %), avec un âge médian de 51 ans, exerçant principalement dans des PME ou microentreprises.
- Secteurs exposés : Les chauffeurs routiers (18,2 %) et les professionnels du BTP sont les plus représentés dans la base EPICEA.
- Mécanisme médical : Il s'agit principalement de morts subites cardiaques par infarctus du myocarde.
- Facteurs contributifs : Le stress professionnel, les horaires atypiques, le travail de nuit, l'isolement, le bruit, le froid, la chaleur et les produits chimiques augmentent le risque cardiovasculaire.
- Leviers de prévention : Mise à jour du DUERP, formation SST, installation de DAE, protocole strict de mise en sécurité face à un malaise, et suivi médical régulier incluant la visite de mi-carrière.
Conclusion
L'analyse des malaises mortels issus de la base EPICEA démontre que la survenue d'un décès cardiaque au travail n'est pas une fatalité imprévisible, mais l'aboutissement d'une interaction complexe entre des vulnérabilités individuelles et des contraintes professionnelles cumulées au fil de la carrière.
Si la prise en charge immédiate du malaise exige une organisation des secours irréprochable et un équipement adapté, la véritable prévention repose sur l'évaluation anticipée des risques, l'aménagement de l'organisation du travail et le suivi médical régulier des collaborateurs.
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